Ce qu'on ne te dit pas avant

Vivre en communauté : ce que neuf ans m'ont appris

J'ai vécu près de neuf ans à l'écovillage de Pourgues, en Ariège. J'y ai trouvé une partie de ce que j'étais venu chercher, et beaucoup de choses que personne ne m'avait annoncées.

On ne cherche pas un lieu, on cherche une famille

C'est le moteur le plus profond, et le plus casse-gueule. On arrive avec l'envie d'un groupe qui nous accepterait sans condition, de frères et de sœurs de cœur, du village qu'on fantasme depuis toujours. Mais on n'est pas une tribu. On est des gens modernes qui fantasment la tribu, fabriqués par une société qui produit exactement l'inverse : vitesse, comparaison, faible tolérance à la frustration.

À Pourgues, on y a cru à fond. Et on a recréé, sans le vouloir, ce qu'il y a de plus lourd dans les familles : les non-dits, les alliances silencieuses, les jalousies ravalées. Je me souviens d'heures passées à débattre de la couleur d'un mur, alors qu'en réalité on réglait nos comptes sur qui prenait trop de place. Quelqu'un a fini par claquer la porte. Dehors, la montagne se fichait complètement de nos histoires.

Le collectif peut t'accueillir et te soutenir. Il ne peut pas devenir ton pansement.

Quatre personnes assises de dos sur une terrasse en bois, face aux collines de l'écovillage de Pourgues
Sur la terrasse, face aux collines. À Pourgues, une trentaine de personnes partageaient la cuisine commune, les réunions et les décisions.

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Tu ne pourras plus fermer ta porte

Dans une vie ordinaire, tu choisis qui tu vois, quand, à quelle distance. Si quelqu'un t'épuise, tu t'éloignes. En communauté, cette personne est là : sur le chemin, dans la cuisine, en réunion, parfois dans le quotidien de tes enfants. Tu cohabites avec des gens que tu n'aurais jamais laissés entrer aussi loin dans ta vie.

Et il y a une petite hypocrisie fréquente dans ces milieux : faire comme si le besoin de distance était toujours un manque d'ouverture. Ce n'est pas vrai. Parfois, vouloir souffler loin de quelqu'un, c'est juste une limite saine.

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Tout se voit, tout se lit

Qui passe chez qui, qui mange avec qui, qui s'éloigne, qui revient. À force de tout voir, le groupe se met à tout interpréter. Une absence devient une hypothèse, une amitié devient une lecture. Petit à petit, tu perds le droit d'avoir une vie qui ne soit pas commentée.

Et la rumeur trouve toujours un terrain. Un jour, on a exclu un bénévole, collectivement, sur la foi d'une histoire que personne n'avait vérifiée. On était presque tous d'accord, et cet accord nous a suffi. Puis l'histoire s'est révélée fausse. Il a fallu aller s'excuser. On peut retirer une accusation, on ne retire pas ce qu'elle a déjà coûté.

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La solitude au milieu des autres

C'est peut-être le paradoxe le plus dur. Tu partages les repas, les douches, les projets, et certains soirs tu te sens plus seul que dans ton ancien studio en ville. Je sortais parfois d'une réunion de trois heures, où j'avais écouté et exprimé mes ressentis dans les formes prévues, et je rentrais dans ma tiny house avec le sentiment qu'aucun mot vrai n'avait été échangé. On avait fait beaucoup de collectif. On ne s'était pas rencontrés.

Quand chaque confidence peut circuler dans la journée, on apprend à filtrer ce qu'on dit. Et ce qui crée du lien profond, c'est justement ce qu'on ne peut plus dire.

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Alors, ça vaut le coup ?

Oui, à condition d'y aller en sachant. Les lieux qui tiennent le mieux sont ceux qui séparent les choses : l'amitié d'un côté, le projet de l'autre, l'argent et le juridique à part. Si on est en désaccord sur le potager, on doit pouvoir se dire bonjour le lendemain sans que toute la cohabitation vacille. On n'est pas obligés d'être des amis intimes pour être de bons voisins et de bons partenaires.

Ils protègent aussi l'intimité au lieu de la dissoudre : le retrait est un droit, le silence une frontière. Et ils font appel à un médiateur extérieur tôt, avant que les plaies soient trop profondes.

Surtout, ils accueillent des gens qui ont regardé ce qu'ils transportent avant d'arriver. Ce qui ne tient pas à deux ne tiendra pas à trente : si tu es en couple, tout ce qui précède se joue déjà dans votre cuisine.

Le collectif ne te change pas, il t'amplifie

On arrive en pensant que changer de cadre va changer sa vie. Qu'en s'éloignant de la ville et du stress, on deviendra enfin quelqu'un de plus calme, de plus ouvert. Le livre s'ouvre sur cette image : on arrive le regard tourné vers l'horizon, et un sac à dos invisible sur les épaules. L'horizon, on le peint à plusieurs. Le sac, on le porte seul.

Dedans, il y a tout ce qu'on ne déclare pas en arrivant : un besoin d'appartenance, une vieille blessure, l'envie de fuir quelque chose, la peur d'être seul. Et le collectif fait l'effet d'un amplificateur. Ce qui t'agaçait une heure par semaine chez un collègue devient ton quotidien, dès le petit-déjeuner. Tes vieux réflexes, fuir, contrôler, t'effacer, vouloir avoir raison, ne s'évaporent pas au milieu des arbres. Ils sortent plus souvent qu'avant.

Les beaux projets meurent rarement à cause du projet lui-même. Ils s'effondrent sous le poids de ce que les gens y déposent sans le savoir. Si tu veux voir ce que tu transportes, toi, quand la pression monte, le SCAN t'en donne un premier aperçu en trois minutes, gratuitement.

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Questions fréquentes

Où vivre en communauté en France ?

Il existe des centaines de lieux, de l'habitat participatif en ville à l'écovillage rural. La Coopérative Oasis recense beaucoup de ces lieux sur une carte, avec ceux qui cherchent des habitants. Tu peux aussi lire mon guide des écovillages en France.

Quels sont les inconvénients de la vie en communauté ?

Le manque d'intimité, la proximité avec des gens qu'on n'a pas choisis, les tensions sur l'argent et le pouvoir, et une forme de solitude que personne n'annonce. Aucun n'est une fatalité, mais aucun ne disparaît tout seul.

Comment savoir si je suis fait pour ça ?

Commence par les questions à te poser avant de rejoindre un écovillage. Si certaines te gênent, c'est une information utile, pas un verdict.

Yohan Sancerni en formation, devant un tableau où est écrit : Pourquoi ? Le groupe, mes limites
en formation

qui écrit ces lignes

Yohan Sancerni

J'ai cofondé l'écovillage de Pourgues et j'y ai vécu de 2017 à 2025. Aujourd'hui j'écris, je donne des conférences et j'accompagne celles et ceux qui veulent vivre en collectif sans s'y perdre.

Le livre · Les conférences ·

l'histoire en entier

Dans Le Piège des Écolieux, je raconte ces neuf années de l'intérieur : ce que ces lieux donnent, ce qu'ils coûtent, et ce qu'ils révèlent de nous.

Découvrir le livre

L'histoire de Pourgues · pourquoi tant d'écolieux échouent