2017 – 2025 · Ariège

L'écovillage de Pourgues, de l'intérieur, jusqu'à la fin

J'ai cofondé cet écovillage en 2017 et j'y ai vécu jusqu'à sa fin, en 2025. Beaucoup de gens l'ont connu par les reportages. Voici ce qu'il était vraiment, comment il s'est arrêté, et ce que j'en ai compris.

Ce qu'était Pourgues

En 2017, on a quitté Paris à trois, Ramïn Farhangi, Marjorie Bautista et moi. On venait de cofonder l'École Dynamique, une école démocratique inspirée de Sudbury Valley, et on voulait aller plus loin : pas seulement un lieu où les enfants apprennent librement, un lieu de vie tout entier.

Ça a donné l'écovillage de Pourgues, en Ariège : cinquante hectares, des maisons, des jardins, des ateliers. Une trentaine de personnes s'y engageaient vraiment, venaient aux réunions, prenaient les décisions. Les enfants n'allaient pas à l'école : leurs parents assuraient leur instruction en famille, et la gouvernance reprenait les principes de l'École Dynamique, avec des décisions partagées et une vraie place pour les enfants dans la vie du lieu.

Pourgues n'est pas resté confidentiel. Plusieurs documentaires, dont un reportage vu plus de huit millions de fois, des passages à la télé, la presse nationale. Des milliers de personnes nous suivaient et se disaient qu'un jour, peut-être, elles viendraient. On était devenus, sans vraiment l'avoir décidé, un des visages français de l'envie de vivre autrement.

Le lieu vivait surtout des vacances immersives : des familles venaient passer une semaine avec nous. C'était l'activité qui payait les charges, les salaires, le quotidien. Retiens ce détail, il compte pour la suite.

L'écovillage de Pourgues en Ariège : la maison principale au milieu des prés et des collines
Pourgues, sur les coteaux de l'Ariège. Cinquante hectares autour de la grande maison.

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Ce que les reportages ne montraient pas

Le matin où le gros reportage est sorti, mon téléphone n'a plus arrêté de vibrer. Le lendemain, le million de vues était passé et toutes nos semaines d'accueil de l'année étaient complètes. Je me souviens de ce que j'ai ressenti ce soir-là : la sensation d'être porté, que le monde nous donnait raison. Je n'ai pas vu que c'était la chose la plus dangereuse qui pouvait nous arriver.

Plus on nous applaudissait dehors, moins on entendait ce qui grinçait dedans. Certains membres freinaient à chaque nouvelle sollicitation des médias, posaient des questions sur ce que cette exposition nous faisait. Je ne les écoutais pas vraiment. J'étais à la place du moteur, et cette place me montrait l'élan et me cachait les corps qui se crispaient.

Et puis il y avait ce que personne ne nommait : les fondateurs étaient devenus, sans l'avoir choisi, les figures parentales du groupe. Beaucoup de gens arrivaient en cherchant une famille. Ils s'attachaient, admiraient, puis un jour se retournaient contre ceux qu'ils avaient admirés, avec des mots politiques (« ils prennent trop de place ») pour habiller un mouvement beaucoup plus intime. J'ai vu cette courbe se dessiner plusieurs fois, et je l'ai vue finir par me viser moi aussi.

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Comment ça s'est arrêté

Le 4 février 2025, en pleine semaine de formation, huit agents sont arrivés sur réquisition du procureur : services vétérinaires, gendarmerie, répression des fraudes, en même temps qu'un contrôle d'urbanisme déjà prévu. Ils n'ont pas trouvé grand-chose contre nous. Mais un contrôle des normes d'accueil, quelques mois plus tard, a conclu que le bâtiment n'était plus aux normes d'aujourd'hui. La mise en conformité était chiffrée autour de 80 000 euros, sans garantie d'aboutir.

Le plus dur n'a pas été la descente. C'est ce qu'on a fait le soir même : on a maintenu notre réunion, et chacun a raconté sa peur, en cercle, selon nos rituels. On croyait s'apaiser ensemble, on s'est embrasés ensemble. L'écovillage tel qu'on l'avait rêvé est mort ce soir-là, même s'il nous a fallu des mois pour le dire.

Les mois suivants, on a continué à nourrir les animaux, à payer l'électricité, à se croiser dans la cuisine commune avec des gens avec qui le lien s'était cassé. Un matin de printemps, j'ai regardé le jardin par la fenêtre et je n'ai plus rien ressenti. Quelques semaines plus tard, j'ai annoncé au cercle que je me retirais.

Le 23 octobre 2025, la fermeture administrative est tombée : plus le droit d'accueillir du public, donc plus de vacances immersives, donc plus de quoi payer les charges. Vers le 20 novembre, le groupe a jeté l'éponge, en visioconférence. Huit ans à apprendre à se parler en cercle, et au moment le plus important, on a choisi des écrans. Le 5 décembre, l'assemblée générale a acté que Ramïn reprenait les parts. Le terrain était passé en zone agricole l'année d'avant, il était devenu invendable : sans ce rachat, tout le monde coulait financièrement.

Ce qui a tué Pourgues sur le papier, c'est un dossier de mise aux normes. Ce qui l'a tué vraiment, c'est que le groupe n'avait plus les réserves pour encaisser le choc. La fin est venue de l'intérieur.

La maison de l'écovillage de Pourgues en hiver, face aux Pyrénées enneigées
Un matin d'hiver, face aux Pyrénées. Le cadre n'a jamais été le problème.

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Ce que j'en ai compris

Pendant ces mois-là, j'ai arrêté de chercher des coupables. Le problème ne tenait pas à untel ou unetelle, il tenait au système qu'on avait construit et aux illusions sur lesquelles on l'avait posé. Et en regardant les autres lieux autour de nous, j'ai compris que notre histoire n'était pas une exception.

On avait pourtant tout essayé : les livres, les facilitateurs, un week-end entier sur notre rapport à l'argent, avec des bougies et des coussins par terre. On avait pleuré, on s'était pris dans les bras. Cinq mois plus tard, le compte était dans le rouge, et nos corps se fichaient bien de nos prises de conscience. Comprendre ne suffit pas quand le corps se sent en danger.

J'ai rassemblé ce qui fait tomber la plupart des lieux sur une page à part : pourquoi tant d'écolieux échouent. Et l'histoire complète, avec les scènes que je ne peux pas mettre ici, est dans mon livre, Le Piège des Écolieux.

Les questions qu'on me pose sur Pourgues

Peut-on visiter l'écovillage de Pourgues aujourd'hui ?

Le collectif d'origine n'existe plus. Le domaine est aujourd'hui habité par un nouveau projet, Bloom Hills : pour toute visite, c'est auprès d'eux qu'il faut se renseigner (bloom-hills.org). Je n'y vis plus et je ne parle pas en leur nom.

Pourquoi l'écovillage de Pourgues a-t-il fermé ?

Officiellement, à cause d'une fermeture administrative en octobre 2025 : le bâtiment n'était plus aux normes d'accueil du public, et l'accueil était ce qui faisait vivre le lieu. En réalité, le groupe était déjà épuisé de l'intérieur depuis longtemps, et le choc du contrôle de février 2025 a fait céder ce qui tenait encore.

Qui a fondé l'écovillage de Pourgues ?

Ramïn Farhangi, Marjorie Bautista et moi, Yohan Sancerni, en 2017, dans la continuité de l'École Dynamique à Paris. Une trentaine de personnes ont ensuite porté le projet au quotidien.

Alors, quel avis sur Pourgues ?

Je ne suis pas neutre, j'y ai mis neuf ans de ma vie. Ce que je peux dire : c'était beau, c'était sincère, et on est passés à côté de choses qu'on aurait pu voir. Des enfants y ont grandi libres, beaucoup de gens y sont passés et en sont repartis changés. Un lieu peut s'arrêter et avoir quand même compté.

Tu envisages de rejoindre un écolieu ?

Lis d'abord ce qu'il faut vérifier avant de rejoindre un écovillage. Et si tu veux aller plus loin, j'ai construit la formation Rejoindre un écolieu les yeux ouverts à partir de tout ce que Pourgues m'a appris.

Yohan Sancerni en formation, devant un tableau où est écrit : Pourquoi ? Le groupe, mes limites
en formation

qui écrit ces lignes

Yohan Sancerni

J'ai cofondé l'écovillage de Pourgues et j'y ai vécu de 2017 à 2025. Aujourd'hui j'écris, je donne des conférences et j'accompagne celles et ceux qui veulent vivre en collectif sans s'y perdre.

Le livre · Les conférences ·

l'histoire complète

Neuf ans, de l'euphorie des débuts à la visio de la fin. Ce que personne ne t'explique avant de tout plaquer pour vivre en collectif.

Découvrir le livre

Et si tu cherches un lieu : vivre en écolieu en Ariège · guide des écovillages en France.