Partir

Quitter un écolieu : ce que personne ne prépare

Tout le monde prépare son arrivée. Presque personne ne prépare son départ. Pourtant les gens partent, toujours. La seule vraie question, c'est dans quel état.

Les bâtiments de l'écovillage de Pourgues vus de loin, au milieu des collines et des prés
Pourgues, vu de loin. Quand tout va bien, personne ne pense au départ.

Le matin où j'ai su

Un matin de printemps 2025, à Pourgues, je me suis levé et j'ai regardé le jardin par la fenêtre. Il pleuvait, je crois, ou peut-être pas, je ne sais plus. Et je n'ai plus rien ressenti. Ni colère, ni tristesse, ni espoir. Une sorte de vide tranquille, comme quand une fièvre tombe enfin et que le corps se relâche d'un coup.

Je n'ai rien dit ce jour-là. J'ai bu mon café, j'ai regardé le jardin. Quelques semaines plus tard, devant le cercle, je l'ai dit à voix haute : je ne sentais plus ma place, j'avais besoin de me retirer, je leur laissais la suite. Il y a eu un silence. Personne n'est venu me voir ensuite, ni ce soir-là ni les jours d'après.

Pendant des années, j'avais été celui vers qui on venait quand quelque chose n'allait pas. Le soir où c'est moi qui n'allais plus, je suis rentré seul.

Je ne raconte pas ça pour me plaindre. Je le raconte parce que c'est ce qui se passe presque partout. Un collectif sait accueillir. Il sait rarement laisser partir. Il n'y a pas de procédure, pas de mots prévus, pas de date. Il y a des gens qui ont mal et qui doivent continuer à vivre ensemble, le temps de trouver une solution matérielle.

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Ça se sent avant de se dire

L'envie de partir ne se déclare pas en réunion. Elle s'installe avant, dans la manière dont on prend moins la parole, dans la vitesse à laquelle on accepte les propositions sans les discuter, dans les regards qui glissent. Le corps la sent bien avant la tête.

Moi, je l'ai d'abord sentie dans la voiture. Plusieurs fois, les dernières années, j'ai eu besoin de sortir physiquement du lieu. Je prenais la voiture, je m'éloignais de quelques kilomètres, je me garais sur le bas-côté et je hurlais. Pas de mots, juste des cris. Je ne comprenais pas encore ce que ça voulait dire.

Si tu restes pour l'argent, pour les papiers, ou parce que tu ne sais pas où aller. Si tu évites certaines personnes dans la cuisine commune, et qu'elles t'évitent aussi. Si tu occupes ta place plus que tu ne l'habites. Rien de tout ça ne dit qu'il faut partir demain. Ça dit qu'il est temps de regarder la question en face, avant qu'elle décide à ta place.

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L'argent, ou ce que tu n'as pas relu

C'est le sujet que tout le monde évite à l'arrivée, parce qu'il fait l'effet d'une douche froide sur le rêve. Au moment de partir, il revient avec les intérêts.

Ce que tu récupères dépend d'abord de la forme juridique du lieu. Dans une SCI, tu possèdes des parts : pour partir, tu les vends, souvent avec l'accord des autres associés, ou tu te retires dans les conditions prévues par les statuts. Sans accord sur le prix, c'est un expert qui le fixe. Dans une coopérative, tu récupères en général ce que tu as apporté, parfois réévalué selon le coût de la vie, mais pas la valeur du marché, et parfois avec un délai. Dans une association, ce que tu as versé est le plus souvent perdu pour toi, sauf si un écrit prévoit une reprise. Et si tu as prêté de l'argent au lieu, c'est une dette envers toi, remboursée selon ce qui a été signé. Sans écrit, tout devient négociation.

Il y a une chose qu'aucun statut ne règle : une part ne vaut que ce que quelqu'un accepte de payer. À Pourgues, le terrain était passé en zone agricole l'année d'avant la fin. Il était devenu invendable avant des années, et seulement à perte. Si l'un des cofondateurs n'avait pas repris les parts, tout le monde aurait coulé financièrement.

Et une autre, que j'ai mis des années à voir. Tout le monde ne risque pas la même chose. Certains ont tout misé, leur maison, leurs économies. D'autres sont venus avec leur sac à dos. Celui qui risque tout ne dort plus, et celui qui peut partir demain sans rien perdre peut se permettre d'être patient. Au moment des départs, cette différence devient très concrète. J'ai même vu une simple demande de récupérer ses parts lue comme une trahison du collectif, alors que c'est la démarche la plus légitime qui soit. J'en parle plus longuement dans la page sur l'argent dans un écolieu.

Je ne suis pas juriste. Avant d'entrer, et avant de partir, fais relire les statuts par un notaire ou un avocat, avec une seule question : « Si je pars, je récupère quoi, quand, et qui paie ? »

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Le dire

Le jour où tu l'annonces, dis-le au cercle, pas dans les couloirs. Le couloir fabrique des rumeurs, le cercle fabrique une date. Et donne-la, cette date, même approximative : un départ sans date laisse tout le monde dans l'entre-deux, toi compris.

Sépare ce qui se mélange toujours. Ta relation avec les gens, ta place dans le projet, l'argent : ce sont trois conversations. Mélangées, elles s'enflamment. Si ça coince, demande un médiateur extérieur. Ce n'est pas un aveu d'échec, c'est un traducteur, quand deux personnes ne parlent plus la même langue.

Et n'attends pas d'être d'accord sur le passé pour partir. J'ai passé des dizaines d'heures dans ces conversations-là, à reprendre les événements, les mots, les intentions, avec l'espoir qu'en comprenant tout, quelque chose se détendrait. Chaque heure rajoutait une couche. La phrase qui m'a le plus aidé est toute simple : « Nous n'avons pas vécu la même chose. » Dite sans reproche, elle permet de se quitter sans verdict.

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Les mois entre deux

— Ils sont partis tout de suite ?

— Non. C'est ça le plus dur. Quand le cœur n'y est plus mais que le corps doit rester.

— Pourquoi ils restaient ?

— Pour l'argent, pour les papiers, parce qu'ils ne savaient pas où aller.

Le plus dur n'est souvent pas la décision. C'est la période où il faut continuer à payer l'électricité, à nourrir les animaux, à entretenir le potager, le temps de vendre, de trouver un logement, de régler les papiers. Tu croises tous les jours, dans la cuisine commune, des gens avec qui le lien s'est cassé sans avoir été rompu. Personne ne s'est crié dessus, et c'est justement ce qui rend la chose difficile à dire.

Je me souviens d'un matin où j'ai croisé un autre habitant. On s'est regardés, on a détourné les yeux, et on a continué notre chemin. Le bruit de ses bottes m'a semblé résonner pendant des heures.

Ce qui aide, je crois : te fixer une date de fin à toi, même si le reste n'est pas réglé. Garder un endroit hors du lieu, une chambre chez un ami, un café, quelqu'un qui n'a rien à voir avec le collectif. Et réduire ta participation à ce qui est nécessaire, en le disant. Faire semblant d'être encore dedans use tout le monde.

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Le deuil du lieu, et de celui que tu étais là-bas

Quand on entre dans un écolieu, on le pose souvent comme un projet de vie, l'endroit où on va vieillir. Celui qui dit « je viens pour quelques années » a l'air moins sérieux que celui qui dit « je m'installe pour la vie ». Seulement, cette projection crée dès le premier jour une fusion. On cesse d'être quelqu'un qui porte un projet, on devient le projet. Partir, alors, ce n'est plus quitter un endroit. C'est perdre une identité.

À Pourgues, nous étions presque tous fusionnés, moi le premier. C'est précisément ce qui a rendu la sortie si difficile, pour ceux qui sont partis comme pour ceux qui sont restés. Si on avait supposé, dès le début, que c'était un passage, je crois que beaucoup de choses se seraient jouées autrement. Pas mieux peut-être, mais plus légèrement.

On n'en sort pas comme on y est entré. La vie en commun, sous pression, use les illusions. Elle te montre ce que tu vaux quand le confort disparaît. Cette leçon-là, on ne la laisse pas derrière soi en partant : on la ramène.

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Ce qu'un lieu sain prévoit pour ceux qui partent

Si tu cherches un écolieu, c'est la question à poser avant d'entrer, avant même de parler du potager : comment on en sort ? Qui rachète les parts, à quel prix, dans quel délai ? Qui intervient quand un conflit ne se règle pas entre les personnes concernées ? La médiation est-elle prévue, budgétée, avant d'en avoir besoin ? Et est-ce qu'il existe un moment pour se dire au revoir, un repas, un cercle, quelque chose qui marque la fin au lieu de la laisser s'effilocher ?

Regarde aussi qui part. Dans un collectif mal structuré, ce ne sont pas toujours les bonnes personnes qui s'en vont. Ce sont souvent les plus fatigués, les plus sensibles, ceux qui n'ont ni le goût ni les armes pour tenir dans une guerre relationnelle diffuse. Le groupe se raconte ensuite qu'ils « n'étaient pas faits pour le collectif ». Parfois, la vérité est plus simple : ils n'étaient pas faits pour survivre dans un lieu qui ne savait plus protéger ses frontières.

Un projet qui pense seulement à faire venir des gens, et jamais à les laisser partir proprement, fabrique des situations explosives. Parce que les gens partent. Toujours. La vérité d'un collectif ne se lit pas dans sa charte. Elle se lit dans la manière dont il accompagne ceux qui s'en vont, et dans ce qu'il dit d'eux quand ils ne sont plus là.

Les autres questions à poser avant d'entrer sont sur la page rejoindre un écovillage. Et l'histoire de Pourgues, jusqu'à la fin, est racontée ici.

Le 28 janvier, de vive voix

« Avant d'entrer, demande comment on en sort » : ce que les groupes qui durent écrivent avant l'arrivée, et comment on se relève quand on est parti. Une conférence en ligne, un jeudi soir à 20 h 30.

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Questions fréquentes

Peut-on récupérer son apport en quittant un écolieu ou un habitat participatif ?

En général oui, mais pas toujours en totalité ni tout de suite. Tout dépend de la forme juridique et des statuts. Dans une SCI, tu revends tes parts ou tu te retires selon les statuts. Dans une coopérative, tu récupères en général ton apport, parfois réévalué selon le coût de la vie, pas la valeur du marché. Dans une association, ce qui a été versé est le plus souvent perdu. Fais relire les statuts par un notaire ou un avocat avant d'entrer.

Faut-il prévenir longtemps à l'avance ?

Si les statuts ou la charte prévoient un préavis, c'est lui qui compte. Sinon, donne une date dès que ta décision est prise. Un départ sans date garde tout le monde dans l'entre-deux.

Comment annoncer son départ à un collectif ?

En cercle ou en réunion, à voix haute, avec une date. Sépare la relation, le projet et l'argent : ce sont trois conversations. Si un conflit bloque, demande un médiateur extérieur.

Quitter un écolieu, est-ce un échec ?

Non. Les gens partent, toujours, et c'est même ce qui laisse de la place aux nouveaux. Un projet que personne ne quitte est un projet où personne n'arrive vraiment.

Yohan Sancerni en formation, devant un tableau où est écrit : Pourquoi ? Le groupe, mes limites
en formation

qui écrit ces lignes

Yohan Sancerni

J'ai cofondé l'écovillage de Pourgues et j'y ai vécu de 2017 à 2025. Aujourd'hui j'écris, je donne des conférences et j'accompagne celles et ceux qui veulent vivre en collectif sans s'y perdre.

Le livre · Les conférences ·

l'histoire en entier

Dans Le Piège des Écolieux, je raconte ces neuf années de l'intérieur : ce que ces lieux donnent, ce qu'ils coûtent, et ce qu'ils révèlent de nous.

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L'histoire de Pourgues · pourquoi tant d'écolieux échouent