L'argent
Dans un écolieu, on partage les légumes, les outils, les sourires. L'argent, lui, reste souvent un gros silence. C'est pourtant sur lui que tout repose, et que tout peut s'écrouler.
— Ils partageaient tout ?
— Les légumes, les outils, les sourires, oui.
— Et l'argent ?
— L'argent… c'était comme un gros silence, un truc qu'on disait pas.
— Pourquoi ?
— Parce que parler d'argent, c'est parler de pouvoir. Et eux, ils avaient décidé que le pouvoir, ça n'existait plus.
On arrive souvent avec une idée naïve : on va vivre d'amour, d'eau fraîche et de courges partagées. Mais l'argent, c'est la sécurité, le temps qu'on peut s'offrir, la liberté de partir quand ça va mal. Quand on n'en parle pas clairement, on crée des inégalités de pouvoir terribles. Celui qui a mis l'argent au départ n'a pas le même poids que celui qui est arrivé avec son sac à dos. Faire semblant que ça n'existe pas, c'est semer la graine du ressentiment.
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Certains ont tout misé, leur maison, leurs économies. D'autres sont venus les mains libres. Cette différence de risque crée une différence de peur, et la gouvernance partagée ne peut pas la gommer. Quand il faut prendre une décision dure, arrêter une activité qui coûte ou demander à quelqu'un de partir, celui qui risque la ruine est dans l'urgence. L'autre peut se permettre d'être patient, de nuancer, d'être idéaliste.
Le pire, c'est que ça se déguise. Celui qui risque tout finit par passer pour autoritaire, parce qu'il presse, qu'il refuse certaines dépenses. Celui qui ne risque rien finit par passer pour sage, parce qu'il propose de ralentir. Chez nous, les voix les plus sereines en réunion étaient parfois celles qui avaient le moins à perdre, et leur sérénité passait pour de la sagesse. C'était juste une position confortable.
Ce que j'aurais voulu faire à Pourgues, et que je n'ai pas fait : mettre cette asymétrie sur la table dès le premier jour. À voix haute, devant tout le monde. Voici ce que chacun a mis, voici ce que chacun risque, voici qui peut partir demain sans dommage et qui ne le peut pas. Pas pour créer une hiérarchie. Pour que personne ne puisse plus parler de gouvernance partagée sans savoir qui dort la nuit, et qui ne dort pas.
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À Pourgues, une règle est apparue au fil des années : chaque nouvel habitant payait un loyer d'au moins cinq cents euros par mois. Elle avait été pensée comme un rééquilibrage, entre ce que les anciens mettaient déjà et ceux qui avaient peu de moyens. Le mécanisme s'est inversé le jour où il a fallu augmenter les loyers. Des nouveaux ont défendu le même montant pour tous. Le même chiffre pour celui qui arrivait et pour celui qui construisait depuis cinq ans.
Je n'ai jamais tenu de comptes de ce que j'ai donné à Pourgues. Mais je peux dire ceci : pendant six ou sept ans, je n'ai pas travaillé à l'extérieur. J'aurais pu, et ça m'aurait mis à l'abri. Je ne l'ai pas fait parce que je construisais le projet. Et le projet, à un moment, m'a présenté la même facture qu'à ceux qui venaient d'arriver.
C'est l'une des logiques les plus violentes des collectifs horizontaux : remettre à zéro l'historique à chaque nouvelle génération, au nom de l'égalité. L'ancienneté est une forme de mise. Un collectif qui veut durer gagne à le dire, et à l'écrire.
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Dans le monde classique, ne pas être payé pour son travail est un signe de précarité. Dans les milieux alternatifs, c'est souvent l'inverse : le don de soi devient une preuve d'engagement, presque de pureté. On porte ses cernes comme une médaille.
À Pourgues, pendant des années, demander de l'argent était très difficile. Pas interdit, jamais formellement. Juste difficile, comme si poser une demande financière revenait à trahir l'esprit du projet. Ce n'est que sur les trois dernières années qu'on a commencé à rémunérer timidement les gens, et même alors, on restait sous-payés, « pour le bien commun ».
Je peux le dire pour moi : pendant longtemps, je n'avais pas envie d'être payé. Je me racontais que le projet me nourrissait autrement, en sens, en liens, en place. Il m'a fallu des conversations avec une personne du collectif, pour qui l'argent était simplement une circulation, pour comprendre que mon refus n'était pas une élévation morale. C'était une peur. Et quand on ne se rémunère pas, on pose sans le dire que ce travail ne vaut rien. Personne n'ose plus demander, tout le monde se mesure à celui qui demande le moins, et la modestie financière des uns devient la prison financière des autres.
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On avait pourtant essayé d'en parler. Je me souviens d'un week-end entier consacré à « déconstruire notre rapport à l'argent », dans la grande salle, avec des bougies et des coussins par terre. On avait pleuré, on s'était pris dans les bras, on avait cru franchir un cap. Cinq mois plus tard, le compte du collectif était dans le rouge, il fallait payer la taxe foncière, et nos corps se fichaient bien de nos prises de conscience. La compréhension ne calme pas un corps qui a peur de manquer.
Il y avait aussi le modèle économique. Le lieu vivait surtout des vacances immersives : des familles venaient passer une semaine avec nous, et c'est ce qui payait les charges et les salaires. Le 23 octobre 2025, une fermeture administrative a interdit l'accueil du public. Fin octobre, des virements sont partis pour financer des travaux, une façon de dire qu'on y croyait encore. Le 30, ils ont été remboursés. Je crois que c'est ce jour-là que le dernier espoir a coulé : dans une ligne sur un relevé bancaire.
Un lieu qui dépend d'une seule source de revenus, et d'un bâtiment aux normes, est plus fragile qu'il n'en a l'air. Ça aussi, c'est une question d'argent à poser avant d'entrer. L'histoire complète est sur la page de l'écovillage de Pourgues.
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Si les réponses sont floues, ce flou ne se transformera pas en confiance avec le temps. Il se transformera en accusations. Avant de t'engager, demande :
Pour la sortie, et ce que tu récupères selon la forme juridique, j'ai écrit une page à part : quitter un écolieu. Faire la paix avec l'argent, dans un projet collectif, c'est accepter qu'il fasse partie de la conversation. Pas comme un sujet honteux qu'on sort à la fin des réunions quand tout le monde est fatigué, mais comme une part entière du vivre ensemble.
Ça dépend énormément du lieu : un apport pour acheter des parts, un loyer ou une redevance, une participation aux frais communs. À Pourgues, une règle a fini par demander au moins 500 € par mois aux nouveaux habitants. Demande toujours le détail par écrit avant de t'engager.
Certains lieux accueillent des personnes sans apport, en échange d'un loyer ou de travail. Regarde alors comment le groupe parle de cette différence : celui qui arrive avec son sac à dos et celui qui a mis ses économies n'ont pas le même poids, même quand personne ne le dit.
À mon sens, oui. Ne pas se rémunérer pose sans le dire que ce travail ne vaut rien, et finit par épuiser ceux qui donnent le plus.
Le plus tôt possible, et à voix haute : ce que chacun a mis, ce que chacun risque, qui peut partir sans dommage. Puis l'écrire dans les statuts, sortie comprise.
qui écrit ces lignes
J'ai cofondé l'écovillage de Pourgues et j'y ai vécu de 2017 à 2025. Aujourd'hui j'écris, je donne des conférences et j'accompagne celles et ceux qui veulent vivre en collectif sans s'y perdre.
l'histoire en entier
Dans Le Piège des Écolieux, je raconte ces neuf années de l'intérieur : ce que ces lieux donnent, ce qu'ils coûtent, et ce qu'ils révèlent de nous.
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