Le pouvoir dans un collectif
Cette phrase, je l'ai dite. Tu l'as peut-être dite aussi. Neuf ans à Pourgues m'ont appris ce qu'elle cache : quand on supprime le chef, le pouvoir ne disparaît pas. Il change de place.
« Chez nous, pas de chef. On est tous égaux. » Je l'ai dit avec cette petite fierté, trop pure, un peu naïve, comme si les mots suffisaient à dissoudre des forces vieilles comme les groupes humains. Mais le pouvoir ne disparaît pas. Jamais. Il bouge, change de place, prend un autre visage, plus doux, plus propre, plus difficile à saisir. Et c'est là que ça devient dangereux.
Dans une organisation classique, au moins, le pouvoir se voit. Il y a un patron, une hiérarchie, des décisions qui tombent d'en haut. Ce n'est pas toujours beau, ni toujours juste. Mais c'est lisible. Tu sais qui décide quoi, et quand tu contestes, tu sais contre qui tu contestes.
Dans un collectif horizontal, c'est plus tordu. Le pouvoir se redistribue selon des règles tacites, jamais écrites, jamais votées, mais que tout le monde finit par sentir dans son ventre. Celui qui parle le plus longtemps en réunion finit par peser plus lourd. Celui qui maîtrise le vocabulaire de la gouvernance partagée prend l'avantage sur celui qui ne l'a pas appris. Celui qui a du charisme attire les ralliements sans même avoir besoin d'argumenter. Celui qui connaît les statuts mieux que les autres finit, en pratique, par décider de ce qui est légitime. Des petits pouvoirs, des pouvoirs mous, des pouvoirs qui ne portent pas leur nom.
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J'ai vu des décisions stratégiques inversées par un sanglot en réunion. J'ai vu des gens qui n'avaient presque pas ouvert la bouche pendant six mois prendre soudain l'ascendant, parce qu'ils avaient trouvé le langage juste, au moment juste. J'ai vu des fondateurs, supposés avoir lâché le pouvoir, le reprendre par petites touches. Trois mots, une moue, une remarque glissée au bon endroit : presque rien, mais assez pour remettre une décision dans l'axe voulu au départ.
Il y a aussi une figure qui dérange trop pour qu'on lui donne un nom : celle qui sait occuper la place de la blessure. Dans un collectif qui valorise l'écoute et la vulnérabilité, la souffrance déclarée rend intouchable. Toute contradiction devient une agression, toute limite posée devient une violence. Je ne dis pas que les gens calculent. Je constate seulement que ça marche, terriblement bien.
Tout ça, je l'ai eu sous les yeux. Et je ne me mets pas au-dessus. J'ai vu surtout à quel point il devient difficile de nommer ces choses dans un groupe qui s'est juré qu'elles n'existaient pas chez lui.
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Le pouvoir caché pose un problème plus grave que ce qu'il fait : on ne peut pas le contester, puisqu'il n'a pas de nom. Quand un chef officiel prend une mauvaise décision, tu peux le lui dire. Tu peux t'opposer. Tu peux dire : là, tu abuses.
Quand un pouvoir informel oriente le groupe sans jamais se déclarer, tu te révoltes contre quoi ? Une atmosphère ? Un ton ? Une personne qui sait toujours retomber sur ses pieds ? Tu te retrouves à te battre contre des fantômes. Et les fantômes ne perdent jamais. Ils traversent les murs, les réunions, les cercles de parole. Ils reviennent par une autre porte.
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— Qui montrait le chemin, alors ?
— Au début, y'en avait quelques-uns. Après, le groupe a décidé que personne ne devait être devant.
— Et du coup, ils avançaient tous sur la même ligne ?
— Ils essayaient. Mais sans guide, on finit juste par tourner en rond.
Quand personne n'est officiellement responsable, ce sont les humeurs du groupe qui prennent le relais. Les ambiances, les coups de gueule, les retraits qu'on ne déclare jamais, les sous-groupes qui se forment dans la cuisine. Tout ça finit par diriger le collectif à la place du leader qu'on a refusé de désigner. Et c'est mille fois plus épuisant qu'un cadre clair, parce que ça change tous les jours et que personne ne peut être tenu responsable de rien.
À Pourgues, ce gouvernement par l'humeur a fini par me rattraper. Au début, je tranchais, j'avançais, j'osais dire « on fait comme ça ». Puis le reproche est venu, doux et répété : tu prends trop de place, tu décides seul. Au lieu de tenir, j'ai reculé. J'ai commencé à demander avant de proposer, à proposer avant de décider, et chaque étape rajoutait deux mois de discussion là où, avant, on aurait fait en deux semaines. Je croyais devenir plus humble. En réalité, je devenais inefficace, et je sentais grandir une fatigue d'un genre nouveau. Pas celle du travail. Celle de l'effort permanent pour ne pas déranger.
C'est ça, le burn out militant. Dans une entreprise, on s'épuise à faire trop. Dans un écolieu, on s'épuise à porter une vision en s'excusant de la porter.
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Je ne crois plus du tout à l'horizontalité absolue. Je crois à la transparence du pouvoir : dire qui décide, sur quoi, jusqu'à quand, avec quelles limites, et comment ce mandat peut être retiré. Quelqu'un porte la trésorerie sur une période, et décide pendant cette période. Quelqu'un porte les relations extérieures, et parle au nom du groupe. Un pouvoir clair, limité, révocable, c'est mille fois plus sain qu'un pouvoir diffus que personne n'ose regarder en face. Ce n'est pas l'autorité qui est toxique. C'est l'autorité qui se cache.
Attention au piège inverse, qu'on a connu aussi. À Pourgues, on a fini par mettre en place des mandats d'un an, clairs, écrits, distribués. Sur le papier, c'était de la maturité. Dans les faits, chaque changement de personne coûtait six mois pour comprendre le dossier, trois pour prendre confiance, et au moment où la personne devenait bonne, son mandat se terminait. On appelait ça partager le pouvoir. On apprenait surtout, collectivement, à ne jamais devenir bons.
Et il y a la question des fondateurs. Tout projet naît d'une impulsion portée par une ou quelques personnes, ce qu'on appelle parfois la personne-source. Nier ce rôle au nom de l'égalité, c'est créer un vide que le groupe remplit avec des luttes de pouvoir implicites, bien pires que le pouvoir assumé. Honorer les fondateurs sans en faire des gourous, transmettre une vision sans devenir un tyran : c'est une ligne de crête. Je ne prétends pas qu'on y est arrivés.
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Si tu visites un écolieu, ne demande pas seulement comment ils décident. Tout le monde te répondra « en cercle » ou « au consentement ». Demande plutôt :
Regarde surtout comment ils réagissent à ces questions. Un groupe qui sait où est son pouvoir te répondra simplement. Un groupe qui s'est juré qu'il n'en avait pas te parlera de ses valeurs. Les autres questions à poser avant d'entrer sont sur la page rejoindre un écovillage, et ce que ce pouvoir caché finit par coûter, sur pourquoi tant d'écolieux échouent.
Jeudi 15 octobre, de vive voix
« Chez nous, il n'y a pas de chef » : le récit de Pourgues, du premier jour à la dissolution. Ce qui se passe quand un groupe supprime le chef sans supprimer le pouvoir, et pourquoi ça se rejoue pareil dans une famille ou une équipe. En ligne, à 20 h 30.
Réserver ma placeC'est le pouvoir qui s'exerce sans titre ni mandat : celui qui parle le plus longtemps, qui maîtrise le vocabulaire, qui a du charisme, qui connaît les statuts, ou qui occupe la place de la blessure. Il oriente les décisions sans jamais se déclarer, et c'est pour ça qu'on ne peut pas le contester.
Oui, quand le pouvoir y est transparent : qui décide de quoi, jusqu'à quand, et comment on retire un mandat. Elle échoue quand elle sert à faire croire qu'il n'y a plus de pouvoir du tout.
Un projet a besoin de quelqu'un qui tient la vision et tranche quand il faut, sur un périmètre clair et révocable. Refuser tout leadership ne supprime pas le pouvoir : il passe aux humeurs du groupe, ce qui est bien plus épuisant.
Pose des questions concrètes : qui peut bloquer une dépense, qui parle à la mairie, que se passe-t-il quand quelqu'un prend trop de place. Puis regarde qui répond, qui se tait, et vers qui les regards se tournent avant de répondre.
qui écrit ces lignes
J'ai cofondé l'écovillage de Pourgues et j'y ai vécu de 2017 à 2025. Aujourd'hui j'écris, je donne des conférences et j'accompagne celles et ceux qui veulent vivre en collectif sans s'y perdre.
l'histoire en entier
Dans Le Piège des Écolieux, je raconte ces neuf années de l'intérieur : ce que ces lieux donnent, ce qu'ils coûtent, et ce qu'ils révèlent de nous.
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