Vivre en écovillage : ce que personne ne te dit

Vivre en écovillage : ce que personne ne te dit

J'ai vécu près de neuf ans dans un écovillage. Pas en visiteur, pas en stage d'été : je l'ai cofondé, à Pourgues, en Ariège, et j'y ai mis du temps, de l'argent et beaucoup d'espoir. Du coup, quand je lis les articles sur le sujet, je tombe presque toujours sur deux versions opposées qui se ressemblent par un point : elles passent à côté de l'essentiel. D'un côté la carte postale, avec le potager, le soleil et les gens qui rient autour d'un feu. De l'autre le règlement de comptes, où la vie en communauté devient un enfer dont il faudrait fuir au plus vite. Voici ce que j'aurais aimé qu'on me dise avant de me lancer, sans casser le rêve, juste pour y voir un peu plus clair.

Au début, c'est vrai que c'est beau

Les premiers mois sont intenses, et il faut le reconnaître honnêtement. Tu sors d'une vie où tu croisais tes voisins sans leur parler, et te voilà soudain à vivre, manger et construire avec des gens qui cherchent la même chose que toi, ce qui réveille quelque chose d'assez puissant. Les soirées s'éternisent, les projets partent dans tous les sens, et tu as l'impression d'avoir enfin trouvé ta place.

Tout ça est réel, ce n'est pas un mirage. Le souci, c'est qu'on prend cette intensité des débuts pour la normale, en se disant que ce sera toujours comme ça. La suite se charge vite de démentir.

Puis le quotidien reprend le dessus

Au bout de quelques mois, l'enthousiasme retombe et la vie de tous les jours revient, en amenant avec elle les vrais sujets, ceux dont les reportages ne parlent jamais.

L'argent, d'abord. Qui paie quoi, qui a apporté combien, qui travaille dehors et qui vit sur le projet. Dans un collectif, cette question dépasse largement les chiffres : elle touche au pouvoir, à la reconnaissance, et à cette peur sourde de se faire avoir.

L'organisation, ensuite. Tu pensais fuir l'administratif et la hiérarchie, mais un collectif fonctionne à coups de réunions, de statuts juridiques, de décisions prises à plusieurs et de comptes à rendre, parfois davantage qu'un emploi classique.

Le pouvoir, enfin. Même dans un groupe qui se revendique horizontal, certains sont écoutés et d'autres beaucoup moins, des leaders s'installent sans dire leur nom, et les non-dits s'accumulent. Comme personne n'admet l'existence de cette structure, elle reste invisible et donc impossible à poser sur la table.

Rien de tout cela n'apparaît sur les photos.

Pourquoi le collectif amplifie tout

J'ai mis des années à comprendre une chose qui change pourtant tout le regard qu'on porte sur ces aventures : un collectif ne te transforme pas, il révèle simplement qui tu es déjà.

Tu arrives en pensant que changer de cadre va changer ta vie, qu'en t'éloignant de la ville et du stress tu deviendras enfin une meilleure version de toi-même. Le problème, c'est que tu emportes tout dans tes bagages : tes peurs, tes réflexes, et ta façon bien à toi de réagir quand on te contrarie.

En te mettant en contact permanent avec les autres, le collectif joue le rôle d'un amplificateur. Ce qui t'agaçait une heure par semaine chez un collègue devient ton quotidien, dès le petit-déjeuner, et tes vieux mécanismes (fuir, contrôler, t'effacer, vouloir avoir raison) ne s'évaporent pas au milieu des arbres, ils s'expriment même plus souvent qu'avant.

Les gens ne sont pas mauvais pour autant. C'est plutôt qu'on s'engage le plus souvent sans savoir ce qu'on transporte vraiment.

Le bagage que personne ne déclare

On entre dans un écolieu en parlant d'écologie, d'autonomie et de valeurs, mais chacun arrive aussi avec autre chose qu'il garde pour lui : un besoin d'appartenance, une vieille blessure, l'envie de fuir une situation, ou la peur de se retrouver seul.

Ce bagage-là ne se voit pas à l'entretien d'intégration. Il ressort bien plus tard, dans les conflits, quand la fatigue s'accumule et que les masques finissent par tomber. Et puisque tout le monde l'a soigneusement rangé sous le tapis, personne ne se trouve prêt à le voir surgir le jour venu.

Les beaux projets meurent rarement à cause du projet lui-même. Ils s'effondrent plutôt sous le poids de ce que les gens y déposent sans en avoir conscience.

Alors, faut-il renoncer ? Non.

Je n'écris pas ces lignes pour te dégoûter, parce que j'ai vécu là-bas des moments rares, des choses que je n'aurais connues nulle part ailleurs, et la vie collective reste à mes yeux l'une des expériences les plus fortes d'une existence.

Mais elle réclame une qualité dont on parle trop peu : une certaine connaissance de soi. Les valeurs et la bonne volonté, tout le monde en a et ça ne suffit pas. Ce qui fait la différence, c'est la capacité à repérer ce qui s'active en toi quand la pression monte, et à éviter de le faire payer au groupe.

Les questions à te poser avant de te lancer

Si l'idée te travaille, prends le temps de répondre honnêtement à ces quelques questions avant de tout miser dessus.

Qu'est-ce que je viens chercher, au fond : du lien, du sens, ou la fuite de quelque chose ? Comment je réagis quand on me contredit, quand un conflit éclate, quand je me sens jugé ? Est-ce que je sais dire non et poser une limite sans exploser ni m'écraser ? Et qu'est-ce que je ferai le jour où l'enthousiasme des débuts sera retombé ?

Ne pas savoir y répondre n'a rien de grave, c'est même plutôt normal. Mais autant le découvrir maintenant, tranquillement, plutôt qu'au milieu d'une crise à dix.

Pour aller plus loin

J'ai raconté ces neuf années en détail, avec les rêves, les tensions, les illusions et ce que j'en ai retiré, dans mon livre Le Piège des écolieux, qui tient plus du retour d'expérience que du manuel ou du brûlot, et qui sert surtout à regarder les choses en face avant de s'engager.

Et si tu veux déjà voir comment, toi, tu réagis quand la pression monte, le test des 5 postures t'en donne un premier aperçu gratuit en deux minutes. Le collectif ne te sauvera pas de toi-même, mais quand on le regarde vraiment en face, il a beaucoup à t'apprendre.

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