Rejoindre ou créer un écolieu : les questions à se poser avant
Quand l'envie d'un écolieu commence à t'habiter, elle prend en général beaucoup de place assez vite. On se met à lire, à visiter, à imaginer le potager et les voisins qu'on aimerait avoir, et l'idée devient une sorte d'horizon vers lequel tout le reste finit par converger. C'est une belle énergie, et je ne suis pas là pour l'éteindre.
Mais après neuf ans passés à cofonder et à vivre l'écovillage de Pourgues, j'ai appris qu'entre l'envie et l'engagement, il y a une série de questions qu'on a tendance à éviter, justement parce qu'elles risqueraient de gâcher le rêve. Ce sont pourtant celles qui font la différence entre un projet qui tient et un projet qui s'effondre au premier hiver difficile. Les voici, telles que je les aurais voulues avant de me lancer.
Rejoindre ou créer : ce ne sont pas du tout les mêmes histoires
La première chose à clarifier, c'est ce que tu cherches vraiment, parce que rejoindre un collectif existant et en créer un de toutes pièces n'ont presque rien en commun.
Quand tu rejoins un lieu déjà installé, tu arrives dans une culture, des habitudes et un équilibre qui se sont construits sans toi, parfois sur des années, et ta marge de manœuvre est bien plus mince que tu ne l'imagines. Tu vas devoir composer avec des règles que tu n'as pas écrites et des conflits anciens dont tu ignores l'origine, et la question n'est plus de savoir si le lieu te plaît mais si tu es prêt à t'y fondre sans vouloir tout réinventer.
Créer, à l'inverse, te donne la liberté de tout définir, mais cette liberté a un prix que peu de gens mesurent au départ, parce que tout ce qui n'existe pas encore, c'est à vous de l'inventer, depuis le mode de décision jusqu'à la répartition de l'argent, en passant par ce qui se passe le jour où quelqu'un veut partir. Tu ne construis pas seulement des bâtiments, tu construis des règles du jeu, et c'est souvent là que les amitiés les plus solides se fissurent.
Avant de regarder le lieu, regarde comment il traverse ses crises
Si tu envisages de rejoindre un collectif, tu vas naturellement t'attacher à ce qui se voit, c'est-à-dire le cadre, les paysages, l'ambiance d'un repas partagé. C'est humain, mais c'est insuffisant, parce qu'un collectif ne se juge pas dans ses bons moments, il se juge dans la façon dont il traverse les mauvais.
Plutôt que de demander aux habitants ce qu'ils aiment, demande-leur quand ils se sont engueulés pour la dernière fois et comment ça s'est terminé. Demande comment ils prennent leurs décisions quand ils ne sont pas d'accord, ce qui arrive concrètement quand quelqu'un ne tient pas ses engagements, et comment les départs se sont passés jusqu'ici. La qualité d'un groupe ne se mesure pas à l'absence de conflits, qui sont inévitables, mais à sa capacité à les traverser sans détruire les gens au passage. Si on te répond qu'il n'y a jamais de tension, méfie-toi, parce que ça veut surtout dire qu'on les enterre.
L'argent et le droit, ces sujets qu'on préfère repousser
Il y a deux conversations que presque tout le monde repousse parce qu'elles cassent l'ambiance, et ce sont précisément celles qui font le plus de dégâts quand on les a évitées trop longtemps.
L'argent, d'abord, qui ne se résume jamais à une question comptable dans un collectif. Qui apporte le capital, qui paie le foncier, ce qui se passe si le projet capote, ce que récupère celui qui s'en va après avoir investi cinq ans de sa vie et de ses économies : tout cela doit être posé clairement avant, et de préférence par écrit, même quand la confiance est totale, justement parce que la confiance du début n'engage que le début.
Le droit, ensuite, parce qu'un écolieu ne flotte pas hors du monde et qu'il s'inscrit dans un cadre juridique bien réel, qu'il s'agisse d'une SCI, d'une association, d'une coopérative ou d'un montage plus complexe, avec des conséquences concrètes sur qui décide, qui possède et qui est responsable. Choisir cette structure n'est pas une formalité administrative qu'on règle à la fin, c'est une décision politique qui dessine à l'avance les rapports de pouvoir du lieu.
Les questions à te poser à toi-même
Tu peux passer des mois à étudier un collectif sans jamais te retourner vers la personne qui compte le plus dans l'affaire, c'est-à-dire toi. Or l'expérience m'a montré qu'on ne quitte jamais vraiment ses difficultés en changeant de décor, parce qu'on les emporte avec soi et que la vie collective a le don de les remettre en lumière.
Demande-toi honnêtement ce que tu viens chercher, en distinguant l'envie de construire quelque chose du simple besoin de fuir une vie qui ne te convient plus, parce que ce ne sont pas les mêmes moteurs et qu'ils ne mènent pas au même endroit. Regarde aussi comment tu réagis quand on te contredit, quand un conflit éclate ou quand tu te sens jugé, parce que ces réactions-là, tu vas les vivre en boucle et au quotidien. Et pose-toi la question de ce que tu feras le jour où l'enthousiasme sera retombé et où il faudra continuer à coopérer avec des gens qui t'agacent, parce que c'est là, dans la durée, que se joue la vraie aventure.
Avance lentement, ne brûle pas tes bateaux
S'il y a un conseil que je donnerais à celui que j'étais avant de me lancer, ce serait d'aller beaucoup plus lentement que l'envie ne le pousse. L'élan du début te souffle de tout vendre, de tout quitter et de t'installer le plus vite possible, mais c'est précisément la période où tu vois le moins clair, parce que tu es amoureux du projet et qu'on ne décide pas bien quand on est amoureux.
Garde une porte de sortie le temps de vraiment connaître le lieu et les gens, passe-y de longues périodes avant de t'y engager pleinement, et accepte l'idée que se rendre compte que ce n'est pas pour toi n'est pas un échec mais une lucidité qui t'épargne des années compliquées. Les projets qui durent sont rarement ceux qui sont partis le plus fort, ce sont ceux dont les membres se sont engagés en sachant à quoi ils s'engageaient.
Pour aller plus loin
J'ai raconté ces neuf années en détail, avec les rêves, les tensions et tout ce que j'aurais aimé savoir avant, dans mon livre Le Piège des écolieux, qui tient davantage du retour d'expérience que du manuel et qui sert surtout à regarder les choses en face avant de s'engager.
Et puisqu'une grande partie de ce qui se joue en collectif dépend de la façon dont tu réagis sous tension, le test des 5 postures peut t'en donner un premier aperçu en deux minutes, gratuitement. C'est un bon point de départ avant de poser ton sac quelque part pour de bon.
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